15/01/07
- Quelques réflexions sur les différences entre
les psychothérapies d’orientation corporelle et l’éducation
somatique
Il
est important de souligner qu’il existe un grand nombre
d’approches qui considèrent le corps comme le centre
du processus thérapeutique. Chacune de ces approches possède
son propre cadre théorique et ses techniques.
Réfléchir
sur quelques-unes des différences entre la psychothérapie
d’orientation corporelle et l’éducation somatique
est nécessaire lorsque l’éducateur somatique
offre des cours dans un milieu où la clientèle vit
une problématique aiguë : violence, prostitution,
toxicomanie, maladie mentale, cancer, fibromyalgie, etc.
Dans
le domaine de l’éducation somatique surtout, les
notions de thérapie et d’éducation sont parfois
superposées. Il n’est pas rare qu’il y ait
une certaine confusion de la part de l’élève,
de l’éducateur somatique et d’autres professionnels
avec lesquels ce dernier travaille. Souvent, il n’est pas
facile de distinguer les différences entre les modalités
de relation créées dans un contexte d’enseignement
et celles créées pendant une thérapie.
Ces concepts étant flous, l’éducateur risque
d’assumer des rôles pour lesquels il n’est pas
formé (thérapeute, conseiller, gourou) et son attitude
entraîne l’élève à créer
des attentes par rapport aux cours (guérison, solution
de problèmes, correction) qui ne pourront pas être
satisfaites.
Des
confusions de ce type peuvent devenir un facteur de démotivation
de la part de l’élève et une entrave à
son potentiel ; ainsi qu’une source de frustration de la
part de l’éducateur somatique et de méfiance
d’autres professionnels de la santé vis-à-vis
des compétences du champ de l’éducation somatique.
Le
but de mes réflexions n’est pas d’édifier
des frontières entre soigner et enseigner, guérir
et apprendre, mais de soulever des questionnements qui serviront
à clarifier le rôle de l’éducateur somatique
auprès des personnes vivant une démarche en toxicomanie.
Le
corps comme voie vers la psyché
D’après
Rinfet , une des caractéristiques de la psychothérapie
d’orientation corporelle est l’association entre sensation
et signification. Cette auteure comprend le corps comme un porteur
de symboles : « Le sens corporel est physique : localisé
dans le corps, il n’est toutefois pas une sensation pure;
il est une sensation qui porte une signification, en relation
avec un événement, une situation, un problème
ou une personne».
Le
rôle du psychothérapeute d’orientation corporelle
est de mettre en marche des techniques de dévoilement des
symboles à travers le mouvement ou l’expression corporelle
de son client.
Rinfret
décrit une des séances à son bureau : «
Au moment où il (le client) raconte ces événements,
je constate qu’il est tendu, calé dans le fond de
sa chaise, les orteils recroquevillés.
Je
lui demande, où dans son corps, il ressent la peur dont
il parle. Il touche son plexus, ce faisant s’arrondit le
dos. (…) laisse-toi ressentir et prendre complètement
la posture qui correspond à ça. (…) Cette
consigne qui l’invite à arrêter de parler et
à amplifier la posture assure l’accès au ressenti.
La base est là qui permet de poursuivre l’interaction
ressenti-symbole ».
Christine
Caldwell , professeure du département de psychologie somatique
à l’Université Naropa (EU) a élaboré
une théorie sur l’origine somatique des comportements
de dépendance. L’auteure s’adresse aux psychothérapeutes
d’orientation corporelle afin de leur fournir un cadre pour
le diagnostic et le traitement des dépendances.
Caldwell
décrit les stratégies de traitement prônées
par son école de psychothérapie d’orientation
: dans un premier temps, elle pointe au patient des indices corporels
ou elle amène la personne à les identifier. Caldwell
codifie certains indices corporels (par exemple, des gestes répétitifs
inconscients,) comme étant des marqueurs du comportement
de dépendance affective ou aux substances.
Une
fois que la personne reconnaît ses propres indices corporels,
Caldwell lui demande d’exprimer le geste de façon
consciente et amplifiée afin d’avoir accès
à la mémoire d’évènements traumatisants
qui sont à la source de l’actuel comportement de
dépendance.
Caldwell
aborde la cas d’une patiente qui la consultait pour arrêter
de fumer. La psychothérapeute identifie chez la cliente
un geste répétitif de glisser ses deux mains sur
son visage. Caldwell lui a proposé de refaire le geste
à plusieurs reprises et de façon consciente. La
cliente suit les consignes et peu de temps après, elle
a éclaté en larmes en se souvenant d'un événement
de son enfance.
La
cliente raconte qu’après le décès de
sa mère, elle pleurait en tenant son visage entre ses mains.
Son père a eu une réaction extrêmement agressive
et il a crié envers elle pour qu’elle arrête
de pleurer.
Dans
les exemples de Rinfet et Caldwell, l’action du thérapeute
est directe, il pointe et souvent il catégorise les réactions
corporelles du client en puisant dans une grille interprétative
pré-établie. Caldwell demande à la cliente
d’exagérer un geste précis (glisser les mains
sur le visage) afin de le rendre plus visible, plus conscient.
Le
but de faire revivre au client une situation passée par
la « fouille » d’un indice corporel est de lui
permettre de comprendre l’origine de sa dépendance
à la cigarette et éventuellement de reprendre possession
de sa propre capacité d’autorégulation, perdue
par le traumatisme vécu avec son père.
Dans
les exemples cités, il devient clair qu’en psychothérapie
d’orientation corporelle, le corps est utilisé comme
un moyen vers la psyché. Dans cette optique, le corps est
conçu comme étant, en quelque sorte, le contenant
de la psyché. Le thérapeute pose une action ou propose
des actions à son client pour avoir accès à
des événements traumatisants.
Les
psychothérapies d’orientation corporelle basent alors
le traitement sur la réactualisation consciente de manifestations
involontaires du corps. L’intention du thérapeute
est dirigée vers le contenu émotionnel de la personne,
via les réactions du corps.
L’éducateur
somatique et le psychothérapeute d’orientation corporelle
ont tous les deux recours au senti. Cependant, en éducation
somatique, l’élève est guidé dans l’éveil
et le jeu du senti, alors qu’en psychothérapie d’orientation
corporelle, le senti est utilisé comme un intermédiaire
entre le conscient et l’inconscient.
En
éducation somatique, l’élève est un
sculpteur, le mouvement est l’argile et le senti, le contact
entre lui et la matière d’où émergera
des formes. En éducation, il y a la transmission d’outils
: à un certain point de l’apprentissage, l’élève
fait siens les propos de l’éducateur, en les adaptant
à ses besoins.
L’élève
est un explorateur tandis que le client en psychothérapie
d’orientation corporelle est comme un historien, un archiviste
qui cherche à comprendre son état actuel en fouillant
dans le passé à travers des indices corporels.
Dans
un travail psycho-corporel, le problème actuel (par exemple,
la consommation de drogues) est mis en relation de cause-effet
avec des relations familiales, sociales ou des évènements
passés et révélé par l’interprétation
de gestes spécifiques, de postures particulières,
par des caractéristiques d’un mouvement ou la qualité
de l’expression du client.
En
éducation somatique, nous n’avons pas de grille interprétative
des mouvements ou des gestes. À travers l’expérimentation
de mouvements, l’éducateur somatique propose à
l’élève de diriger son attention plutôt
sur le processus d’apprentissage par l’exploration
de mouvements.
Par
la proposition d’enchaînements de mouvements non-habituels,
l’éducateur somatique s’adresse au mode de
fonctionnement du cerveau de l’élève qui est
non-linéaire. Ce mode non-linéaire de fonctionnement
du cerveau et de perception est inhérent à l’humain,
qui inclut, entre autres, des mécanismes d’autorégulation.
En
psychothérapie d’orientation corporelle, on parle
du corps à la 3ème personne, tandis qu’en
éducation somatique, le corps est un vécu à
la 1ère personne. L’éducateur somatique aborde
le corps comme le fait Marcel Duchamps, dans son tableau «
Nu descendant les escaliers » : Dans cette œuvre, le
corps émerge à travers les parcours de son propre
mouvement, tel qu’en éducation somatique, où
le comportement de l’individu est abordé à
travers son mouvement.
Pour
les éducateurs somatiques, le mouvement est compris non
seulement comme un phénomène physique ou mécanique,
mais comme une des caractéristiques du vivant : le mouvement
est alors sensation, émotion, pensée, etc. Si le
matériel de travail du psychothérapeute d’orientation
corporelle est fondamentalement l’émotion; le matériel
de travail de l’éducateur est le corps en mouvement.
Ceci
signifie que pendant les cours, l’éducateur somatique
n’évite pas à l’élève
de vivre des émotions, mais son rôle est d’éviter
que les émotions prennent toute la place et que la personne
s'identifie complètement à elles au point de perdre
de vue la totalité de son être. L’éducateur
somatique n’invite pas l’élève à
magnifier ses émotions à travers des exercices.
Si
les émotions émergent pendant un atelier en éducation
somatique, c’est parce qu’elles font partie de la
personne, mais l’éducateur ne les provoque pas, pas
plus qu’il ne les induit.
En
résumé, en psychothérapie d’orientation
corporelle, l’intention du thérapeute est de canaliser
l’attention du client vers un geste, un événement
ou un problème. L’intervention du thérapeute
est directe : on interprète les réactions du corps
à travers une grille théorique ; le senti est symbolique.
En
éducation somatique, par contre, l’intention de l’éducateur
est d’offrir aux participants un cadre d’entraînement
à l’élargissement de leur conscience à
travers l’enchaînement de mouvements que ces derniers
expérimentent selon leur propre rythme et limites.
Je
terminerai par une anecdote qui illustre un peu ce que j’ai
abordé plus haut. Une personne marchait dans le bois et
elle voit au loin un cocon qui bougeait, pendu à une branche
d’arbre. À mesure qu’elle s’approche,
elle se rend compte qu’un papillon lutte pour casser le
cocon et sortir.
Touchée
par les efforts de l’insecte, la personne tend la main vers
le cocon et mue par son désir d’aider le papillon
à se libérer de son carcan, la personne brise le
cocon. Qu’elle n’a pas été sa surprise
de constater que le papillon est tombé à terre mou
et qu’il trébuchait en essayant en vain de voler.
La
personne ignorait alors que le papillon doit briser son cocon
et passer par le trou étroit pour sortir afin que ses ailes
prennent l’allure et la force nécessaires pour voler.
Derniers
mots
Les
ateliers que j’ai offert au centre Le Virage représentent
un premier pas dans ma recherche de l’application de l’éducation
somatique en toxicomanie. Cet article ne présente que les
premières pistes de réflexion de cette expérience.
Ma
période d’intervention au Le Virage (Longueil –
Québec) a été soutenue par une recherche
théorique qui m’a permis de dégager les concepts
de l’éducation somatique pertinents à la spécificité
de la clientèle d’usagers du centre.
Le
concept de corps vécu, par exemple, est l’axe autour
duquel s’articulent quelques-uns des principes de l’éducation
somatique (la prise en charge de l’apprenant, la sensibilisation
de la peau, la plasticité du tonus, la perception de soi
et de l’environnement) qui peuvent favoriser la démarche
des personnes vivant une remise en question de leur dépendances.
D’après
ce qu’on a vu dans cet article, l’éducation
somatique n’entend pas se substituer à l’appui
psychothérapeutique proposé aux usagers dans les
centres de réadaptation et de désintoxication. Bien
que l’éducation somatique soit un domaine complet
en soi, dans un contexte de toxicomanie il est plutôt une
méthode d’appoint, ses propos pouvant enrichir le
processus entamé par l’usager avec d’autres
intervenants.
D’après mon expérience au centre Le Virage,
j’ai compris que le vécu somatique non verbal qui
découle des ateliers en éducation somatique peut
nourrir le processus psychothérapeutique de l’usager.
La
spécificité de l’éducation somatique
en toxicomanie réside dans le fait que l’éducateur
n’aborde pas la problématique de façon directe,
vu que l’usager est déjà suivi par d’autres
spécialistes avec lesquels il doit l’aborder verbalement
et directement. L’éducateur somatique propose à
l’usager une activité liée à sa démarche,
sans qu’il ait son attention posée directement sur
le problème de la dépendance.
En
conclusion, je poursuis ma recherche dans le but de vérifier
l’efficacité et les limites de l’application
de l’éducation somatique en toxicomanie. Présentement,
je développe un projet de cueillette d’entrevues
auprès des usagers ayant participé à des
ateliers en éducation somatique pour savoir si les apprentissages
acquis ont laissé des traces au cours de leur démarche
en toxicomanie.
J’œuvre
pour la diffusion de l’éducation somatique et pour
une collaboration avec les intervenants en toxicomanie. Il est
possible que dans un proche futur, des organismes spécialisés
en toxicomanie reconnaissent les apports de l’éducation
somatique et fassent appel aux éducateurs somatiques pour
offrir des formations tant à leur personnel qu’à
leur clientèle.
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Sur l’auteure :
Débora
Bolsanello, M.A.
Anthropologue et éducatrice somatique.
deborabolsanello@yahoo.com
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