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ÉDUCATION SOMATIQUE ET TOXICOMANIE :
le corps vécu (1)


02/01/07 - À l’heure actuelle, les institutions spécialisées en toxicomanie au Québec sont composées d’une équipe de médecins, d’infirmiers, de psychologues, de psychiatres, de travailleurs sociaux et de sexologues.

Ces institutions n’explorent pas encore de façon officielle et systématique le corps et le mouvement comme des voies de transformation et de prévention de la toxicomanie.

L’éducation somatique est un champ interdisciplinaire qui s’intéresse à la conscience du corps en mouvement dans l’environnement. Dans cet article, je présente des réflexions sur la pertinence de l’éducation somatique dans le milieu spécialisé en toxicomanie.

Ces réflexions découlent ) de mon expérience en tant qu’anthropologue et éducatrice somatique travaillant auprès des usagers du centre de réadaptation en toxicomanie Le Virage, situé à Longueuil, au Québec. Le projet « Éducation somatique et toxicomanie » a été mené dans le cadre du diplôme d’études supérieures spécialisées en éducation somatique (Université du Québec à Montréal).


Méthodologie

Le projet « Éducation somatique et toxicomanie » était composé de deux parties : une recherche théorique et un travail de terrain au centre Le Virage, centre de réadaptation en toxicomanie, situé à Longueuil, Québec.

Le travail de terrain au centre Le Virage a débuté par une période d’observation qui a été suivie par la préparation et la mise en œuvre de mon intervention. Mon objectif, durant l’observation, était de comprendre la structure du centre et d’avoir un aperçu du travail de Mme Louise Voisard , intervenante dans ce centre depuis 10 ans. Je désirais apprécier le travail pionnier de Mme Voisard, cerner comment cette intervenante adapte son approche corporelle à la spécificité de la clientèle d’usagers.

D’après les données émergentes de cette période, j’ai pu aussi mieux situer la spécificité des ateliers en éducation somatique que j’allais animer. J’ai eu également l’occasion de participer à une réunion d’accueil des nouveaux arrivants au centre et de vivre l’expérience d’un atelier animé par Mme Louise Voisard.

Grille de la période d’observation au centre Le Virage :

Le Virage
Un atelier animé par Mme
Voisard au centre Le Virage
Un atelier animé par Mme Voisard au centre Le Virage
La structure générale
Mme Voisard
Les usagers
Les types de services offerts
Les valeurs
Le profil socio-économique de la clientèle
L’accueil des nouveaux usagers
La place de l’atelier dans la démarche de l’usager
La dynamique de l’intervenante
L’atmosphère de l’atelier
Les propositions de l’intervenante
Les stratégies d’enseignement face à la spécificité de la clientèle
Les demandes avant l’atelier
L’attitude pendant l’atelier
L’état physique/psychologique
Les commentaires après l’atelier


Grille de la période d’intervention au centre Le Virage :

Préparation
à l’intervention
Auto-observation
comme intervenante
Les participants
aux ateliers
Évaluation des ateliers
Entretien avec
Mme Voisard
Choix du contenu des ateliers
Mon savoir-faire
Mes émotions
Mes perceptions
Mes réflexions
Les demandes avant les ateliers
L’attitude corporelle pendant les ateliers
Les commentaires après les ateliers
Les interactions entre les usagers et moi
Entretiens avec les usagers et Mme Voisard


J’ai offert un total de 18 ateliers hebdomadaires de 1H30 entre l’automne 2003 et l’hiver 2004. Les ateliers ont été supervisés par Mme Voisard. Les participants des ateliers en éducation somatique étaient des usagers en cours de démarche et des ex-usagers en post-traitement et prévention de rechute.

La période d’intervention a été précédée d’un entretien avec ma superviseure et suivie par deux évaluations effectuées par les usagers eux-mêmes et ma superviseure.

Au début de ma recherche, je voulais vérifier l’impact de mon enseignement sur les participants des ateliers. Peu à peu, j’ai compris que c’était inapproprié à ce stade de ma recherche. Comment pouvoir comprendre ce que les participants ressentent sans d’abord comprendre au juste ce que je leur offre et pourquoi ? Mon attention s’est tournée alors sur mon expérience en tant qu’enseignante.

Je me suis appuyée sur un cadre de type phénoménologique tout en me servant de mon expérience comme chercheuse en anthropologie dans le croisement de deux méthodologies : celle de Teacher’s Research et celle d’Auto-ethnographie. J’ai utilisé un journal de bord comme outil pour la cueillette de données.

La première partie théorique de ma recherche présente les concepts du corps dans les sociétés industrielles postmodernes. Mon but est de souligner l’écart entre les principes de l’éducation somatique et la construction culturelle du corps dans ces sociétés.

Ceci m’a aidée à comprendre que les défis de l’application de l’éducation somatique en milieu spécialisé en toxicomanie sont dus en partie à la façon même dont notre société conçoit le corps et la santé.

De plus, pour les éducateurs somatiques, il est important de considérer que la plupart des personnes qui viennent nous consulter portent dans leur imaginaire des conceptions du corps issus du contexte culturel dans lequel elles vivent.

Admettre cela signifie accepter de travailler avec l’élève en considérant toute une vision du monde qui le dépasse en tant qu’individu sans pourtant endosser, ni rejeter la vision du monde qui soutient la façon de se percevoir.

J’aborde dans cet article seulement la deuxième partie de ma recherche théorique : je m’intéresse au concept de corps vécu et j’aborde la spécificité de l’éducation somatique en comparaison à la psychothérapie d’orientation corporelle.

L’éducation somatique en milieu spécialisé en toxicomanie

L’éducation somatique est un domaine composé de différentes méthodes qui utilise le mouvement corporel pour le développement de la conscience. D’après le Regroupement pour l’Éducation Somatique (RES), fondé au Québec en 1995, sous le nom d’éducation somatique, on retrouve les méthodes suivantes: Feldenkrais, Antigymnastique, Gymnastique Holistique, Eutonie, Technique Alexander, Trager, Continuum, Body Mind Centering et Somarythme.

« L’éducation somatique propose un processus éducatif lors de cours ou leçons où l’intervenant propose par la parole des activités pédagogiques de mouvement et de perception du corps » .

Dans la plupart des ateliers en éducation somatique, les participants sont couchés au sol et guidés dans des mouvements lents, simples et justes. Il n’est pas rare que l’éducateur somatique propose l’utilisation d’une variété d’objets (balles, ballons, bâtons, rouleaux, sacs de sable, etc.), qui ont la fonction d’éveiller l’attention du participant à son propre corps à travers l’auto massage.

La première étape des séances d’éducation somatique met l’accent sur la détente. Cependant, loin de viser une relaxation passagère, les éducateurs somatiques utilisent donc des stratégies d’apprentissage qui peuvent amener la personne à changer ses anciennes habitudes nuisibles à sa santé.

De cette façon, l’éducation somatique est conçue comme une voie éducative de transformation des problèmes psychosomatiques qui sont intimement reliés aux douleurs chroniques, tensions inutiles, migraines, inflammation articulaire, blessures à répétition, fibromyalgie, insomnie, anxiété, dépression, syndrome pré-menstruel, consommation de drogues, etc.

Le but des exercices proposés est diversifié: la prévention ou management du stress ; la récupération de l’épuisement physique et mental; l’apaisement des douleurs chroniques ; l’amélioration de la flexibilité et de l’amplitude articulaire ; l’équilibre du tonus du corps dans son entier ; le développement de la coordination motrice et de la capacité de concentration ; l’expérience d’une plus grande liberté respiratoire ; la transformation des habitudes posturales inadéquates ; l’éveil de la conscience corporelle et la reconnaissance des dynamiques entre son corps, son vécu et ses émotions.

En ce qui concerne la toxicomanie, des nombreux chercheurs se sont penchés sur les aspects biologiques, psychologiques, sociologiques, socio-économiques et culturels de cette problématique.

Actuellement, différents courants comprennent que la toxicomanie est un phénomène aux multiples facettes, où tous les aspects précédemment cités interagissent tant dans l’émergence de la dépendance que dans le processus de réadaptation de l’usager.

« En 1991, la Commission des centres de réadaptation pour personnes alcooliques et toxicomanes a défini la réadaptation comme un processus d’évolution personnelle qui permet à la personne de reprendre le contrôle de sa vie.

Selon cette optique, la réadaptation devient alors une question de ré-apprentissage, un processus non linéaire, ce qui donne un sens nouveau aux rechutes ». Cette vision de la réadaptation des toxicomanes va certainement de pair avec les propos de l’éducation somatique.

Le corps vécu

« What I want to make very clear is that to talk about pain and pleasure and states in between involves talking about the state of your own organism, physically speaking, as represented in the brain (…) Our most refined thoughts and best actions, our greatest joys and deepest sorrows use the body as a yardstick ».

J’ai choisi d’aborder ici un des concepts de l’éducation somatique qui est, à mon avis, fondamental dans le cas des personnes vivant une remise en question de leurs dépendances. Le concept de corps vécu est à la base des méthodes proposées par l’éducation somatique.

Mais, qu’est-ce que le corps vécu ? Et quelles sont les stratégies de l’éducation somatique qui permettent d’amener l’attention des usagers vers leur vécu somatique ? La notion de corps vécu serait-elle une stratégie de renforcement de la confiance en soi chez l’usager, de la validation de sa subjectivité et de l’éveil de l’estime de soi ? Je débute ma série d’ateliers en clarifiant aux participants que je ne suis pas un modèle à copier et que je ne prône pas un idéal de corps à atteindre. Ma prise de position vise à mettre en relief l’expérience de l’apprenant, en légitimant et en validant leur vécu somatique.

Ici, j’aborderai le concept de corps vécu sous quatre angles différents mais inter reliés : la prise en charge de l’apprenant, la sensibilisation de la peau, la plasticité du tonus, la perception de soi et de l’environnement.

Débora Bolsanello

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