26/05/07 - Lia Rodrigues avait récolté
le Prix du public lors du dernier FIND.
La voilà à nouveau avec Incarnat, une pièce
de chair, de sang et d'émotion.
Une occasion
de nous intéresser à certaines réalités
brésiliennes.
Un
cri venu du tréfonds des entrailles. Ainsi débute
la pièce que la Brésilienne Lia Rodrigues
présente dans le cadre du FTA. Cri de douleur d'une
des neuf interprètes comme un écho lointain
et puissant à la mort de son père assassiné.
Incarnat: couleur rouge
clair et vif comme la vie et le sang, comme le ketchup qui
macule les corps nus dans cette création à
cheval entre la danse, les arts visuels et la performance.
Avant sa création en 2005, l'oeuvre avait mûri
pendant un an et demi dans la favela da Maré où
la chorégraphe est basée pour ce qu'elle appelle
une "résidence-résistance".
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| Lia
Rodrigues: "Il y a si peu de moyens au
Brésil qu'il faut résister à
l'injonction de ne pas faire de l'art."
photo: Daniel Eugé |
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"C'est
sûr que le lieu de création a influencé
la pièce, déclare Lia Rodrigues. D'abord parce
que je crois que le corps est un état qui change
selon l'endroit où il se trouve. Il bouge différemment.
Et puis nous sommes partis d'un livre très fort de
Susan Sontag, Devant la douleur des autres, qui posait toutes
sortes de questions par rapport à l'image de la souffrance
et de la violence. Nous vivions entourés de tous
les problèmes qu'il y a dans la favela. Mais il n'y
a pas que des problèmes, il y a aussi plein de vie
et de belles choses en construction."
C'est
justement pour construire que cette artiste militante dans
l'âme a choisi de travailler dans cet immense bidonville
au centre de Rio, à une vingtaine de minutes du quartier
de la classe moyenne où elle demeure. L'argent qu'elle
avait obtenu d'un coproducteur français pour le décor
a servi à transformer le hangar où elle a
installé sa Companhia de danças. Poser des
ventilateurs et un tapis de danse, construire des douches
et des toilettes, offrir des cours aux personnes du quartier,
tout cela fait partie de la danse.
Cela la nourrit. "Je suis engagée en tant qu'artiste,
mais aussi en tant que citoyenne, souligne Lia Rodrigues.
C'est très important pour moi de construire des choses
dans mon pays. Je pense que créer, c'est faire de
la résistance, parce qu'il y a si peu de moyens au
Brésil qu'il faut résister à l'injonction
de ne pas faire de l'art."
Après
quatre ans passés dans cette communauté d'un
bidonville qui en comprend 16, elle vient de déplacer
son petit monde à quelques pas de là, laissant
le local devenu Maison de la Culture à la disposition
des habitants. Trois jeunes gens de la favela se sont déjà
joints aux danseurs qui sont maintenant au nombre de 12.
DANSER
AU BRÉSIL
Malgré
le manque de moyen, Lia Rodrigues prend toujours deux ans,
en moyenne, pour créer une pièce. "Ce
n'est pas une question d'argent, c'est une question de choix",
affirme celle qui s'est toujours débrouillée
pour payer ses danseurs et leur offrir une formation continue
avec des cours quotidiens. "En 18 ans d'existence,
j'ai développé plusieurs stratégies
pour survivre et, chaque année, ça a été
différent, raconte la quinquagénaire.
Au
début, je n'avais pas du tout d'argent, et puis j'ai
gagné des prix qui étaient assortis de sommes
d'argent. Après, on m'a payée pour mes spectacles
et, pendant deux ans, j'ai eu de l'argent d'une compagnie
de téléphone, mais ça s'est arrêté.
Tout est très précaire au Brésil; on
doit être créatif pas seulement en tant qu'artiste,
mais aussi pour se produire et créer des espaces
pour danser."
Depuis
bientôt trois ans, Lia Rodrigues ne vit que de la
diffusion de ses spectacles et de l'argent de la coproduction
de ses créations par divers pays européens.
Malgré le déficit accumulé par sa compagnie,
elle se refuse à demander des aides gouvernementales,
une réaction aux politiques culturelles qu'elle désapprouve.
"Une loi stipule que les entreprises privées
sont exonérées d'impôts si elles investissent
dans la culture, et ce sont les entreprises qui choisissent
qui elles financent, explique-t-elle.
Ça
veut dire qu'elles sélectionnent ce qui sert le mieux
leur image et qu'elles utilisent l'argent public pour servir
des intérêts privés. Je ne suis pas
d'accord avec ça. Et puis il y a très peu
d'argent du gouvernement pour énormément de
compagnies, et il n'y a pas de politique construite, juste
des subventions à projet."
Danser
envers et contre tout. Danser l'intégrité
et la profondeur pour dire le réel et essayer de
le transformer. Tel est l'objectif d'une chorégraphe
qui, depuis quelques années, se plaît à
construire ses oeuvres avec des séries de tableaux,
à la façon d'un recueil de poèmes.
Dans Incarnat, les tableaux se déclinent dans le
silence total et sont entrecoupés de rituels où
les corps sont lavés dans de grandes bassines qui
encerclent la scène. "Il y a des soirs où
les gens rigolent plus que d'autres, mais il y a toujours
ce même silence respectueux, commente la chorégraphe.
Il y a aussi des spectateurs qui s'en vont mais l'important,
c'est que l'oeuvre les pousse à se poser des questions
sur la vie. Peu importe qu'on aime ou pas la pièce,
ce qui compte, c'est comment on dialogue avec ce qu'on a
vu."
Du
30 mai au 1er juin
À la Cinquième Salle de la Place des Arts
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rouge. 24 mai 2007
Fabienne Cabado
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