LE
FOU DE BOSCH, DE SERGIO KOKIS
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03-09-06
. Après Adrian dans La Gare qui se retrouvait perdu au
fond de nulle part à réaliser que les choix que
nous faisons ne sont jamais innocents, voilà que l’auteur
Sergio Kokis s’intéresse dans Le Fou de Bosch à
Lukas Steiner, un paranoïaque qui vit reclus, obsédé
par les autres humains qu’il craint et considère
comme une calamité.
Mythe
et mystère
Claudia Larochelle
Le Journal de Montréal
Les
hommes de Kokis ne pourront-ils jamais vivre candidement heureux?
«Il n’y a pas de fou comme ça dans la réalité.
Ça n’existe pas. C’est un fou créé
pour la littérature. Le vrai fou n’a pas de ressources
pour parler, pour s’exprimer», avance sûr de
lui le psychologue à la retraite qui s’est converti
à l’écriture et à la peinture pour
décrire les complexités de l’âme humaine
jusque dans ses profondeurs abyssales. Et diable qu’il fait
sombre dans ces pages.
Son
personnage, qui se retire chaque jour dans la bibliothèque
où il travaille pour rester à l’abri des regards,
pour n’écouter que le silence assombri par ses voix
intérieures, fait tout de même penser à certaines
personnes qui, hantées par leur passé, décident
de s’autosuffire en ne laissant passer près d’eux
que les vents.
Ce n’est que lorsqu’il découvre les œuvres
de Jérôme Bosch, grand peintre des êtres étranges
et tourmentés du XIVe siècle, et en analysant de
près ses peintures que le fameux Steiner comprend que Bosch
l’a pris pour modèle. Comme lui, il décide
d’effacer toute trace de sa personne, ce qui le poussera
donc à déguerpir vers l’Europe où il
parcourt le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Or, des cicatrices
ne s’effacent jamais et le bonheur auquel il croyait avoir
accédé est bien éphémère.
Inspiré
par Don Quichotte
L’illustration
de la couverture du nouveau roman de Kokis, son Autoportrait en
fou de Bosch, peint en 2003 à l’huile sur bois, ne
pourrait point montrer avec plus de précision le chaos
intérieur de cet homme inadapté à la société,
crispé sous un ciel rougeoyant, le corps brisé,
entouré de bonshommes qui semblent tout droit sortis de
l’enfer de Dante.
Or,
c’est plutôt le Don Quichotte de Cervantès
qui lui a inspiré son fou fictif. «On le retrouve
partout, dans tous les livres qui parlent de l’angoisse
existentielle face à l’échec. Le délire
de Don Quichotte est celui de l’identité, celui qui
fait que chacun de nous sait qu’il va mourir. Et c’est
l’image qu’on s’est forgée de soi-même
tout au long de sa vie, notre propre mythe, l’histoire sur
nous qu’on s’est inventée qui fait que l’on
peut attendre la mort sans trop désespérer.»
Puis,
Kokis songe encore à ces fameux échecs qui forgent
notre identité, notre vulnérabilité alors
qu’il n’y a rien de plus naturel à son avis.
«Pourquoi faut-il toujours tout réussir? La plupart
des autres se cassent aussi la gueule. La plupart de mes grands
échecs, je les ai faits et bien sûr, mes rêves
ont été plus grandioses que ce qu’a été
ma vie», confie-t-il.
Langue
de tendresse
L’auteur
d’origine brésilienne qui a immigré au pays
il y a 37 ans n’aime pas particulièrement qu’on
résume ses propos à une vulgarisation de psychologue
sur la quête identitaire… «J’ai toujours
été très mal à l’aise avec la
psychologie. Le psychologue aide à créer un petit
délire au patient, à trouver des béquilles
à ses propres malaises. Je ne pourrais jamais pratiquer
la psychologie avec des gens normaux.»
Ses
patients à lui étaient des bébés aux
prises avec des troubles de développement. Kokis le psychologue
de l’enfance s’adressait parfois à eux en portugais,
sa «langue de tendresse». Dans ces moments, qu’il
décrit la voix légèrement brisée par
l’émotion, il leur parlait tout doucement, leur chuchotait
des mots qu’ils ne pouvaient pas comprendre mais qui les
rassurait.
Une
pute prénommée Cindy
Le
Fou de Bosch, de Sergio Kokis, a paru il y a quelques jours aux
éditions XYZ.
Même
lorsqu’il commente son dernier roman dans la langue de Molière,
ce père de famille qui a élevé ses deux garçons
dans l’ouest de la ville ne monte jamais le ton, murmure
presque. «J’ai beaucoup de tendresse à l’égard
du personnage de Steiner. Il a beaucoup de pathétisme et
il émeut.» Surtout lorsqu’il est question de
ce passage avec une prostituée: Elle s’appelait ou
disait s’appeler Cindy. Steiner se souviendrait toujours
de sa respiration calme, de son corps fragile et de sa bouille
barbouillée de maquillage qui lui donnait l’air d’un
clown ayant pleuré. Mais surtout, il se souviendrait toujours
de son envie aussi soudaine qu’absurde de l’étouffer
ainsi dans son sommeil pour qu’elle n’ait plus jamais
froid. Une envie idiote, bien sûr, qui ne dépassa
pas le stade d’une simple idée pendant qu’il
s’efforçait de ne pas bouger pour ne pas la réveiller.
Oui, l’étouffer ou lui casser la nuque sans qu’elle
s’en rende compte, vite et sans douleur, comme on noie un
chaton pour qu’il cesse de souffrir. C’était
une sorte d’élan de solidarité envers un être
désemparé, aussi solitaire que lui; ou peut-être
même un sursaut de tendresse. Mais il n’alla pas au
bout de cette réflexion.
Un monde d’hommes
Quand
il est question de Kokis, on ne peut passer sous silence l’intensité
de ces héros, des hommes qui se retrouvent démunis,
devant des décisions qui changent le cours d’une
vie ou dont le chagrin a contribué à les miner davantage.
Des hommes lourds, souvent mélancoliques, avec des moments
d’exaltation certes, mais plus sombres qu’heureux.
Pourquoi ne s’attarde-t-il jamais sur la destinée
d’une femme? «Je ne peux pas créer un personnage
féminin crédible. Aucun homme ne connaît les
femmes mieux qu’elles-mêmes, elles demeurent un mystère.»
Ce
qui ne veut pas dire que la perception que Kokis a de lui-même,
son mythe à lui, se retrouve dans les pourtours de Steiner.
«J’ai très peu de choses en commun avec ce
fou, sauf peut-être le désir de créer un monde
qui n’a rien à voir avec la réalité.»
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