Violence
au quotidien à São Paulo
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30/08/06
Patricia Centurion avait 15 ans lorsque deux hommes s'introduisirent
dans sa maison, arme au poing. Le Figaro
Avec
les ouvriers qui travaillaient dans le jardin et les domestiques,
elle fut séquestrée pendant trois heures, alors
que les bandits l'insultaient et dévalisaient tranquillement
la demeure. Depuis, toute sa famille a vécu l'expérience
d'un revolver sur la tempe. Sa soeur a servi d'otage pendant le
hold-up d'une banque. Son frère a dû par deux fois
abandonner sa voiture à des bandits armés. Son père,
sa mère et son mari ont été attaqués
dans leurs voitures. «La violence urbaine est la seule chose
que je déteste au Brésil», dit aujourd'hui
cette joaillière de renom de 35 ans. «Nous sommes
les otages d'une justice caduque. La police est inefficace, l'impunité
est effrayante.»
Après
Bogota et Mexico, São Paulo, la capitale économique
du Brésil, est la ville la plus dangereuse du monde quant
au nombre d'enlèvements. Le Figaro a recueilli les témoignages
de victimes de cette violence quotidienne, qui n'épargne
personne dans une ville au bord de la guerre civile.
Le monde en fut témoin à la mi-mai, lorsqu'une onde
de violence orchestrée par le crime organisé a paralysé
São Paulo, la capitale économique du Brésil,
inculquant la peur à ses onze millions d'habitants et faisant
environ 150 morts, dont une quarantaine de policiers et quatre
civils, et une centaine de «suspects». La police,
en gilet pare-balles, le doigt sur la gâchette, se retrouva
impuissante face aux 82 rébellions pénitencières,
aux incendies d'autobus et à 373 attaques déclenchées
dans plusieurs États par le PCC, le plus puissant gang
de São Paulo. Les médias brésiliens suggèrent
que ce n'est pas la police qui rétablit le calme, mais
que le chef du cartel lui-même aurait ordonné la
trêve depuis sa cellule.
Depuis, la violence s'est répétée chaque
mois sans que le monde ne s'en émeuve : il y a eu 453 attaques
en juillet et 203 en août. À São Paulo, la
violence fait partie de la vie quotidienne. Les riches se retranchent
derrière des murs élevés armés de
fils électriques, dans des villas aux fenêtres à
barreaux ou dans des condominiums de luxe bien gardés.
La sécurité est devenue un marché milliardaire,
avec plus d'un demi-million de gardiens privés et 28 000
voitures blindées pour tout le pays. «Mes amis riches
ont tous des voitures blindées et des gardes du corps,
même pour leurs enfants», dit la consultante néerlandaise
Barbara Scholten, 41 ans, au Brésil depuis quatorze ans.
Dans son entourage, trois personnes ont été séquestrées
ces dernières années dont une fillette de 12 ans,
maintenue en otage pendant soixante-douze jours.
Elle-même a été attaquée à main
armée une fois, avec son fils de trois mois sur la banquette
arrière. «C'était de ma faute, dit-elle. Je
portais une montre de valeur et conduisais une grosse voiture.
Ça attire l'attention. Tout le monde sait que le fossé
entre riches et pauvres est énorme.» Au Brésil,
le directeur d'une usine gagne facilement vingt fois plus que
ses employés. Le salaire minimum est de 350 réis,
135 euros par mois. Mais certaines boutiques de luxe servent le
champagne à leur clientèle, qui achète aux
prix de la place Vendôme. São Paulo possède
le plus d'hélicoptères au monde, après New
York.
Ce ne sont pourtant pas que les riches et la classe moyenne qui
souffrent le plus de la criminalité omniprésente.
Au contraire. La violence des favelas est légendaire et
tristement réelle. Et les travailleurs du bas de l'échelle
sociale sont sans doute les plus exposés, après
les jeunes hommes des quartiers pauvres. Le jardinier Ronaldo,
36 ans, deux enfants, a été battu et abandonné
au bord de la route un jour de paie. Il a perdu son salaire mensuel.
Son commentaire : «Je remercie Dieu de m'avoir sauvé
la vie.»
Les Paulistas le savent depuis longtemps. Le pays de la samba
et du carnaval est aussi aujourd'hui un des pays les plus violents
du monde. Le nombre de meurtres par arme à feu est passé
de moins de 6 000 en 1979 à près de 38 000 en 2003.
Pendant ces vingt-quatre années, 550 000 Brésiliens
ont été assassinés par des armes à
feu, autant que pendant les vingt-sept ans de guerre civile en
Angola. Selon les experts, le trafic de la cocaïne est le
moteur du crime et de la violence depuis les années 1970
et 1980 ; les systèmes policier et judiciaire n'ont jamais
été réformés pour l'affronter efficacement,
les prisons surpeuplées sont devenues de vraies poudrières.
Selon l'Unesco, seul le Venezuela compte aujourd'hui plus de meurtres
par armes à feu : 22 pour 100 000 habitants, contre 20
au Brésil... et 0,28 en France. Même si le nombre
de meurtres a baissé de moitié en cinq ans dans
l'État de São Paulo, selon le département
de la Sécurité publique, celui-ci a enregistré
près de 37 000 crimes violents pour le seul premier trimestre
de 2006. Par jour, cela s'est chiffré à 420 attaques
à main armée, 6 meurtres, 4 tentatives de meurtre,
120 personnes blessées intentionnellement et 3 «séquestrations
éclairs», généralement de moins de
vingt-quatre heures.
Ces chiffres sous-estiment encore la réalité. «Beaucoup
de crimes ne sont pas recensés parce que les citoyens ne
font pas confiance à la police ni à la justice»,
dit le professeur Sergio Adorno, de la Cellule pour les études
de la violence de l'université de São Paulo. La
police serait même souvent directement impliquée
dans de nombreux rapts. Quant au nombre d'enlèvements,
«São Paulo est la ville la plus dangereuse du monde,
après Bogota et Mexico, et avant Rio de Janeiro»,
estime Boris Kruijssen, ex-officier de la marine néerlandaise
et chef pour l'Amérique latine de ControlRisks, qui, entre
autres, conseille particuliers et entreprises en cas d'enlèvement.
À l'entrée du bâtiment, aucune plaque n'annonce
la présence de l'entreprise. «Il est plus prudent
d'être anonyme, explique le directeur. D'autant plus qu'il
y a une favela juste à côté.» Pourquoi
alors ne pas déménager ? «On n'est totalement
à l'abri nulle part, la criminalité se déplace
sans arrêt, les bidonvilles aussi. C'est pourquoi il faut
toujours être sur ses gardes.» Les favelas, en effet,
sont partout. La municipalité de São Paulo en compte
plus de 2 000 et estime leur population à 1,2 million de
personnes.
Le professeur Adorno est peu optimiste. Il faudrait des réformes
profondes pour renverser la situation. «Nous avons vu que
les bandits peuvent organiser des rébellions bien au-delà
des prisons, dans les villes elles-mêmes. C'est profondément
inquiétant. Nous pourrions nous retrouver en situation
de guerre civile.» Patricia refuse de se laisser gagner
par la peur. Mais elle envisage d'acheter une voiture blindée.
La demande de voitures blindées a d'ailleurs augmenté
de 200% depuis les émeutes de mai.
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