29/09/06
Le 13 juillet dernier
à Sao Paulo, lors d'une offensive du principal gang de
la ville.
REUTERS Par Chantal RAYES
A la veille de l'élection présidentielle de dimanche,
retour dans les geôles surpeuplées de l'Etat de São
Paulo, où sévissent les gangs qui font régner
la terreur.
L'homme se laisse tomber sur une chaise. Il s'appelle Antonio,
il dit qu'il est «révolté». Antonio
n'a pas de quoi payer un avocat, il est venu demander l'aide de
la pastorale carcérale, une association liée à
l'Eglise catholique qui fournit aux détenus une assistance
judiciaire. Il veut savoir où en est la demande d'accession
de son fils au régime de semi-liberté. Le jeune
homme est incarcéré pour vol à main armée.
Sa peine a été aggravée pour tentative de
fugue. Il la purge dans une prison où les conditions sont
déplorables, selon Antonio : «Ils sont sept à
huit dans sa cellule», qui devrait être individuelle
selon la loi.
Dans
celle du fils de Leonel, «ils sont trente-cinq, entassés
dans des lits superposés. Lui, il dort par terre, sur la
plageâ comme il dit». «Mais, pour la visite
intime, on y va à tour de rôle», précise
Suely, dont le mari est emprisonné pour vol.
Les
modestes locaux de la pastorale regorgent de pères, de
mères et d'épouses de détenus. Angela a son
mari et deux fils incarcérés en province, pour hold-up.
Elle n'est pas allée les voir depuis des semaines, «par
manque de moyens». «On s'écrit, mais ils ne
racontent rien par peur de représailles, car la correspondance
est lue par la direction, dit-elle. J'ai su par la mère
d'un codétenu qu'ils ont trouvé des morceaux de
verre dans la nourriture.»
A
ses côtés, une femme s'insurge : «Au Brésil,
il n'y a que les pauvres qui vont en prison, et ils sont traités
comme des animaux.» Un constat confirmé par l'organisation
Amnesty International, qui dénonce, dans son dernier rapport,
«le traitement cruel, inhumain et dégradant»
dans les prisons brésiliennes, surpeuplées et insalubres.
Le rapport fait également état de «témoignages
de mauvais traitements et de torture, perpétrés
par des gardes pénitenciers».
Pour
les spécialistes, les conditions de détention contribuent
à expliquer les mutineries fréquentes et la violence
qui fait rage entre prisonniers. «Mon fils a été
condamné parce qu'il portait sur lui 12 grammes de drogue,
mais c'est en prison qu'il a aggravé son cas, souffle le
vieil Alberto. Il a assassiné un détenu qui voulait
le tuer par vengeance. Mon fils est un bon garçon, évangélique
comme moi, comment a-t-il pu en arriver là?» «L'oisiveté
est mère de tous les vices», soupire une femme, dont
le fils s'est mis à l'alcool, qui entre en fraude. Que
fait-il de ses journées ? «Il regarde le plafond.
Parfois, il écrit.»
La
peur d'être lynché
Les
prisonniers sont censés être scolarisés et
travailler, mais ce n'est le cas que pour une minorité
d'entre eux. «Dans ces conditions, je ne vois pas comment
on va les réinsérer dans la société,
se plaint Antonio. Ils sortent de prison encore plus mauvais qu'ils
n'y entrent, d'autant qu'ils ne sont pas groupés par degré
de dangerosité. Celui qui a volé un paquet de biscuits
est jeté en taule avec de grands criminels.» D'où
la réputation d' «universités du crime»
qu'ont les prisons du Brésil.
C'est surtout vrai de celles de l'Etat de São Paulo, où
sévissent les gangs, dont le puissant Premier Commandement
de la capitale (PCC). En mai, le PCC a orchestré la mutinerie
coordonnée de 63 des 144 prisons paulistes et lancé
des attaques dans plusieurs villes de l'Etat, tuant 47 membres
des forces de l'ordre. Une riposte au transfert de son chef, Marcola,
et de 764 acolytes vers une prison de haute sécurité.
Porte-parole autoproclamé des prisonniers, le «parti»,
comme l'appellent ses membres, règne par la terreur sur
les prisons. «Quand je vais voir mon petit ami, je ne le
laisse pas en parler, car il y a des espions», chuchote
Sandra, qui ajoute : «Il a pris part à la mutinerie
du mois de mai contre son gré, par peur d'être lynché
par le PCC.» Comme ce prisonnier, bien d'autres détenus
«communs» (qui n'appartiennent à aucun gang)
ont été contraints de participer au mouvement de
rébellion, selon l'avocate de la pastorale carcérale,
Me Maria Helena Silva. Et ils en ont payé le prix. La destruction
des prisons par les mutins a aggravé la surpopulation.
«Dans celle de mon fils, ils ont été privés
de nourriture en guise de punition, s'indigne Antonio. Ils ont
dû faire une autre mutinerie, cette fois pour prendre la
cuisine. Le chef du PCC, Marcola, lui, a été transféré
sous la supervision d'un juge pour garantir son intégrité
physique !»
Antonio
«n'aime pas le PCC», mais il se félicite des
attentats qui ont tué neuf gardes pénitenciers,
«résultat des mauvais traitements qu'ils infligent
à nos enfants et de l'humiliation de nos femmes»,
qui doivent se mettre nues et s'accroupir pour montrer qu'elles
ne transportent pas de drogue dans leur vagin.
L'homme
est l'un des rares ici à croire au discours du gang, qui
prétend agir au nom des droits des détenus. «Il
devrait commencer par les respecter lui-même ! gronde Florinda.
Le PCC m'obligeait à lui payer jusqu'à 180 reais
[environ 65 euros] par semaine parce que mon fils a refusé
d'y entrer. Il fallait payer aussi pour qu'il ait un lit. Un jour,
ses hommes ont essayé de le tuer en lui injectant je ne
sais quelle substance. Il n'a pas même osé aller
à l'infirmerie, car l'administration était de leur
côté. Après cet épisode, je l'ai fait
transférer dans l'une des seules prisons où il n'y
a pas de PCC, ce qui suffit à la rendre bonne.» «Mon
frère, ils lui ont pris sa cellule et l'ont envoyé
dormir dans la cave, raconte de son côté Gislaine.
Cela ne serait jamais arrivé s'il était du PCC.
Mais il ne veut pas en entendre parler.
Le gang coopte les jeunes détenus en leur offrant de la
drogue et tout ce dont ils ont besoin, comme du papier-toilette,
du dentifrice ou d'autres produits de première nécessité
que la prison ne fournit pas toujours. Il leur paie aussi un avocat.
C'est tentant quand on est pauvre, mais cette aide est un piège.
En échange, le prisonnier doit faire tout ce que lui demande
le PCC, y compris poursuivre l'activité criminelle, une
fois en liberté, pour le financer.
Sinon,
il meurt», le gang n'autorisant qu'exceptionnellement ses
membres à le quitter. Selon Gislaine, «certains cèdent
par peur». D'autres acceptent de payer ce prix en échange
d'une protection et de conditions de détention un peu moins
terribles. «Les adeptes du PCC sont beaucoup plus nombreux
aujourd'hui qu'il y a cinq ans», regrette Me Maria Helena
Silva, qui ajoute : «Les récentes violences ont renforcé
le gang.
Les
détenus y entrent parce qu'ils auront les meilleures cellules,
ne dormiront jamais par terre et seront mieux traités par
les gardes, d'autant que ces derniers sont maintenant terrorisés.
Ils bénéficieront également de la solidarité
des membres du gang. Parfois, le PCC intervient aussi en faveur
des autres. Récemment, une dame regrettait le transfert
du chef Marcola de la prison de son fils car il faisait parvenir
les revendications de chacun à la direction, à laquelle
les prisonniers n'ont pas accès.»
D'autres
acceptent de payer ce prix en échange d'une protection
et de conditions de détention un peu moins terribles. «Les
adeptes du PCC sont beaucoup plus nombreux aujourd'hui qu'il y
a cinq ans», regrette Me Maria Helena Silva, qui ajoute
: «Les récentes violences ont renforcé le
gang.
Les
détenus y entrent parce qu'ils auront les meilleures cellules,
ne dormiront jamais par terre et seront mieux traités par
les gardes, d'autant que ces derniers sont maintenant terrorisés.
Ils bénéficieront également de la solidarité
des membres du gang.
Parfois,
le PCC intervient aussi en faveur des autres. Récemment,
une dame regrettait le transfert du chef Marcola de la prison
de son fils car il faisait parvenir les revendications de chacun
à la direction, à laquelle les prisonniers n'ont
pas accès.»
Le
PCC, comme les autres gangs, a prospéré avec le
surpeuplement des prisons. Depuis les années 90, la population
carcérale est en forte croissance à cause du durcissement
de la législation, qui punit d'emprisonnement de plus en
plus de délits sans parvenir à réduire la
criminalité.
Le
problème est exacerbé dans l'Etat de São
Paulo, le plus peuplé du Brésil, qui réunit
40 % des détenus du pays (le système pénitentiaire
est décentralisé) : 144 000 aujourd'hui contre 55
000 en 1994. Cette année, on en compte 800 nouveaux par
mois, soit 1 par heure. Pour le principal adversaire de Lula,
Geraldo Alckmin (Parti de la social-démocratie brésilienne,
PSDB), qui a gouverné São Paulo jusqu'en mars, c'est
le signe que la police d'Etat retrouve et arrête les auteurs
d'infractions. Il explique que le gouvernement de São Paulo
a construit 107 nouveaux pénitenciers en douze ans, «permettant
d'accueillir dans de meilleures conditions» les détenus.
Mais,
selon le département pénitentiaire national, il
faudrait cent nouvelles prisons supplémentaires par mois
pour combler le déficit de 270 000 places prévu
pour l'an prochain dans le pays (contre 135 000 aujourd'hui).
«Il faut revoir cette politique d'incarcération qui
ne résout rien», martèle Sergio Mazina, vice-président
de l'Institut brésilien des sciences criminelles.
Selon
ses estimations, seuls la moitié des détenus du
Brésil devraient être en prison. Les autres pourraient
purger des peines alternatives ce qui est désormais
le cas pour les usagers de drogue, en vertu d'une loi récente.
Or les juges optent rarement pour ces peines, même quand
la loi les y autorise, alors que les statistiques démontrent
qu'elles sont plus efficaces que la prison : le taux de récidive
des auteurs d'infraction qui en bénéficient est
estimé à 10 %, contre 60 à 80 % chez ceux
qui ont été incarcérés.
Le
président du tribunal de justice de São Paulo, Luiz
Celso Limongi, accuse les magistrats de préférer
l'emprisonnement pour répondre aux attentes de la population,
excédée par la violence.
Des
gardes corrompus
Autre
facteur de surpopulation, la lenteur des tribunaux, qui manquent
d'effectifs, à juger les prévenus mais aussi l'«oubli»
dans les prisons de détenus qui ont purgé leur peine
sans le savoir, faute d'un avocat pour les en informer. Les désengorger
aiderait l'Etat à en reprendre le contrôle. «Aujourd'hui,
les prisonniers sont livrés à eux-mêmes, note
Fernando Salla, spécialiste du système pénitencier
à l'université de São Paulo.
Les
gardes sont en nombre insuffisant, mal préparés
et parfois corrompus, ce qui facilite l'entrée du téléphone
cellulaire, de la drogue et des armes. C'est justement ce qui
a permis l'émergence des gangs.»
Plus
globalement, Fernando Salla estime que le problème n'est
pas dans la loi, qui garantit des conditions de détention
décentes, mais dans le fait qu'elle n'est pas appliquée,
«moins par manque de fonds que de volonté politique».
«On laisse les prisonniers dans cette situation parce qu'ils
sont pauvres et que les pauvres n'ont pas de voix, note le chercheur.
L'administration
pénitentiaire relève essentiellement des Etats fédérés,
mais le président Lula n'a pas tenu sa promesse de conditionner
l'argent que Brasília leur destine au respect de la loi
et à une meilleure gestion des prisons. Il n'a pas voulu
affronter les gouverneurs, car il a besoin du soutien de leurs
alliés au Congrès.
Résultat,
la torture et d'autres illégalités se poursuivent,
le plus souvent en toute impunité.» Dans son programme
électoral, Lula s'est borné à évoquer
une coopération entre le gouvernement fédéral,
les Etats et les mairies pour faire respecter les droits de l'homme.
Il a aussi promis d'étendre l'assistance judiciaire aux
plus pauvres et de poursuivre la réforme de la justice,
afin d'accélérer les procès.