24/12/06
- Est-il possible de traduire la Banque mondiale en justice
?
Contrairement
à une idée répandue, la Banque mondiale
ne bénéficie pas en tant qu’institution,
en tant que personne morale, d’une immunité. La
section 3 de l’article VII de sa charte (articles of agreement)
prévoit explicitement que la Banque peut être traduite
en justice sous certaines conditions. La Banque peut être
jugée notamment devant une instance de justice nationale
dans les pays où elle dispose d’une représentation
et/ou dans un pays où elle a émis des titres [1].
Cette
possibilité de poursuivre la Banque en justice a été
prévue dès la fondation de la Banque en 1944 et
cela n’a pas été modifié jusqu’à
présent pour la simple et bonne raison que la Banque
finance les prêts qu’elle accorde à ses membres
(pays-membres) en recourant à des emprunts (via l’émission
de titres -bonds-) sur les marchés financiers. A l’origine,
ces titres étaient acquis par des grandes banques privées
principalement nord-américaines. Maintenant, d’autres
institutions, y compris des fonds de pension et des syndicats,
en font aussi l’acquisition.
Les
pays qui ont fondé la Banque mondiale ont considéré
qu’ils n’arriveraient pas à vendre des titres
de la Banque s’ils ne garantissaient pas aux acheteurs
qu’ils pourraient se retourner contre elle en cas de faut
de paiement. C’est pour cela qu’il y a une différence
fondamentale entre le statut de la Banque et celui du FMI du
point de vue de l’immunité. La Banque n’en
bénéficie pas car elle recourt aux services des
banquiers et des marchés financiers en général.
Aucun banquier ne ferait crédit à la Banque mondiale
si elle bénéficiait de l’immunité.
Par
contre, le FMI peut disposer de l’immunité car
il finance lui-même ses prêts à partir des
quotes-parts versées par ses membres. Si l’immunité
n’est pas accordée à la Banque mondiale,
ce n’est pas pour des raisons humanitaires, c’est
pour offrir des garanties aux bailleurs de fonds.
Il
est donc parfaitement possible de porter plainte contre la Banque
dans les nombreux pays (près de 100) où elle dispose
de bureaux. C’est possible à Djakarta ou à
Dili, capitale du Timor oriental, tout comme à Kinshasa,
à Bruxelles, à Moscou ou à Washington car
la Banque dispose d’une représentation dans ces
pays et dans bien d’autres.
Une
précision importante : aucune institution, aucun sujet
de droit international et aucun individu ne bénéficie
d’immunité s’il est impliqué dans
des crimes contre l’humanité. En plus, dans ce
cas, il n’y a pas de prescription. Au motif de crimes
contre l’humanité, le FMI, la Banque mondiale sont
justiciables.
Pourquoi porter plainte ?
Depuis
que la Banque mondiale octroie des prêts [2], une très
grande quantité d’entre eux a servi à mener
des politiques qui ont porté préjudice à
des centaines de millions de citoyens. Qu’entend-t-on
par là ? La Banque a systématiquement privilégié
les prêts pour de grandes infrastructures telles les grands
barrages [3], les investissements dans les industries extractives
de matières premières (par exemple, les mines
à ciel ouvert, la construction de nombreux pipe-lines
- derniers en date : Tchad-Cameroun et Bakou-Tbilissi-Ceyhan
[4]), des politiques agricoles favorisant le « tout à
l’exportation » au prix de l’abandon de la
sécurité et de la souveraineté alimentaires,
la construction de centrales thermiques, grandes consommatrices
de forêts tropicales.
Par
ailleurs, la Banque mondiale est venue en aide en de très
nombreuses occasions à des régimes dictatoriaux,
responsables avérés de crimes contre l’humanité
: les dictatures du Cône Sud de l’Amérique
latine deées 60 aux années 80, de nombreuses dictatures
en Afrique (Mobutu de 1965 à sa chute en 1997, le régime
d’apartheid en Afrique du Sud), des régimes de
l’ancien bloc soviétique tels la dictature de Ceaucescu
en Roumanie, les dictatures d’Asie du Sud-Est et d’Extrême-Orient
telles celle de Marcos de 1972 à 1986 aux Philippines,
de Suharto de 1965 à 1998 en Indonésie, des régimes
dictatoriaux de Corée du Sud (1961-1981), de Thaïlande
(1966-1988), jusqu’à la dictature chinoise aujourd’hui.
Complémentairement,
la Banque a contribué avec d’autres acteurs à
déstabiliser systématiquement des gouvernements
progressistes et démocratiques en leur supprimant toute
aide : le gouvernement de Soekarno en Indonésie jus’à
son renversement en 1965, le gouvernement de Jocelino Kubitchek
(1956-1960) puis celui de Joao Goulart (1961-1964) au Brésil
finalement renversé par un coup d’état militaire,
le gouvernement de Salvador Allende (1970-1973) au Chili...
N’oublions
pas les prêts que la Banque a octroyés aux métropoles
coloniales (Belgique, Grande-Bretagne, France,...) pour l’exploitation
des ressources naturelles des pays qu’elles dominaient
jusqu’aux années 1960 et qui se sont ajoutés
ensuite à la dette extérieure des États
dès leur indépendance. Par exemple, la fin des
remboursements de la dette contractée par la Belgique
au nom du Congo belge a dû être assumée par
le Congo indépendant. Il en va de même pour le
Kenya, l’Ouganda, le Nigeria, le Gabon, la Mauritanie,
l’Algérie, la Somalie pour des dettes contractées
par les gouvernants des puissances coloniales.
Il
faut encore mentionner les prêts d’ajustement structurel
octroyés par la Banque depuis les années 1980.
Ces prêts ne sont pas destinés à des projets
économiques précis : ils visent à permettre
la réalisation des politiques globales dont la finalité
est l’ouverture totale des économies des pays «
bénéficiaires » aux investissements et aux
importations en provenance principalement des principaux actionnaires
de la Banque.
La
Banque soutient ainsi une politique de dénationalisation
des pays assistés au bénéfice des intérêts
d‘une partie de ses membres, une poignée de puissances
industrielles dont les choix s’imposent à la majorité
des habitants et des pays de la planète. Le caractère
nocif, tant des remèdes structurels que des remèdes
de choc, a été démontré dans les
multiples crises qui se sont succédées à
partir de la crise « tequila » qui a frappé
le Mexique en 1994.
Les
nouvelles priorités de la Banque telles la privatisation
de l’eau, de la terre, combinées à son refus
récent de mettre en application les recommandations de
la commission indépendante des industries extractives,
montrent clairement que l’orientation de la Banque ne
s’améliore pas et que de nouvelles catastrophes
sociales sont en cours et en préparation. Bref, de puissants
tsunamis provoqués par l’intervention cataclysmique
de la Banque mondiale!
Qui
peut porter plainte ?
On
peut imaginer que des associations représentant les intérêts
des personnes affectées par les prêts de la Banque
mondiale et/ou par le soutien de celle-ci à des régimes
dictatoriaux se constituent partie civile et portent plainte
devant des tribunaux nationaux contre la Banque. On peut imaginer
aussi que des détenteurs de titres de la Banque - il
n’y a pas que des banquiers, il y a aussi des syndicats
- portent plainte contre celle-ci pour l’usage qu’elle
fait de l’argent qu’ils lui ont prêté.
Le
résultat positif des poursuites n’est pas garanti
mais on ne voit pas pourquoi des associations de citoyens n’utiliseraient
pas leur droit pour obtenir que la Banque rende compte de ses
actes. Il est inconcevable que le caractère néfaste
d’une institution comme la Banque ne soit pas un jour
sanctionné par des décisions de justice.
Pourquoi
de telles procédures n’ont elles encore jamais
été entamées ?
La
disposition de la charte de la Banque mondiale (article VII
section 8) qui octroie l’immunité aux dirigeants
et aux fonctionnaires dans l’exercice de leur fonction
a occulté la possibilité de porté plainte
contre la Banque en tant que personne morale (article VII section
3, voir note 1 du présent texte).
Or,
il est plus important de pouvoir exiger des comptes de la Banque
en tant qu’institution que de s’en prendre uniquement
à des exécutants. On peut également ajouter
que selon la même disposition (article VII section 8),
la Banque peut de son propre chef lever l’immunité
dont bénéficient ses dirigeants et ses fonctionnaires.
On
peut également imaginer porter plainte contre des hauts
dirigeants de la banque une fois qu’ils ont quitté
leur fonction.
Un
autre élément pour expliquer l’absence de
poursuites à l’égard de la Banque réside
dans le fait qu’on a mis beaucoup trop de temps à
se rendre compte du caractère systématique et
généralisé des pratiques répréhensibles
de la Banque.
Souvent,
elle n’apparaît pas au tout premier plan car ce
sont les gouvernements nationaux qui assument aux yeux de leurs
citoyens les politiques exigées par la Banque mondiale.
La
Convention des Nations unies de 1947 n’accorde-t-elle
pas l’entière immunité aux agences spécialisées
de l’ONU dont la Banque mondiale fait partie ?
Une
convention sur les privilèges et immunités des
institutions spécialisées des nations unies [5]
a été approuvée par l’Assemblée
générale le 21 novembre 1947. L’article
10 de la Convention, section 37, qui concerne les annexes et
l’application de la Convention à chaque institution
spécialisée, précise que la Convention
« deviendra applicable à une institution spécialisée
lorsque celle-ci aura transmis au secrétaire général
des Nations unies le texte final de l’annexe qui la concerne
et lui aura notifié son acceptation des clauses standard
modifiées par l’annexe... ». La Banque a
renvoyé sa copie.
L’annexe
VI concerne la Banque internationale pour la reconstruction
et le développement (la Banque mondiale donc). Et que
voit-on ? La Banque a en fait introduit à cet endroit
la partie de ses statuts qui précise dans quelles circonstances
elle perd son immunité ! La Banque préfère
donc au sein des Nations unies rester en concordance avec son
statut de Banque plutôt que de profiter de l’immunité
des agences onusiennes. Voici le texte en question : «
La convention (y compris la présente Annexe) s’appliquera
à la Banque internationale pour la reconstruction et
le développement (ci-après désignée
sous le nom de « la Banque »), sous réserve
des dispositions suivantes : 1. Le texte suivant remplacera
celui de la section 4 : « La Banque ne peut être
poursuivie que devant un tribunal ayant juridiction sur les
territoires d’un Etat membre où la Banque possède
une succursale, où elle a nommé un agent en vue
d’accepter des sommations ou avis de sommations, ou bien
où elle a émis ou garanti des valeurs mobilières.
» Etc.
Il
est donc possible de traduire la Banque mondiale en justice
en vertu de la Convention des Nations unies de 1947 et de ses
annexes.
Notes:
[1]
Section 3 de l’article VII : « La Banque ne peut
être poursuivie que devant un tribunal ayant juridiction
d’un état membre où elle possède
un bureau, a désigné un agent chargé de
recevoir les significations ou notification de sommations ou
a émis ou garanti des titres ». ”Actions
may be brought against the Bank only in a court of competent
jurisdiction in the territories of a member in which the Bank
has an office, has appointed an agent for the purpose of accepting
service or notice of process, or has issued or guaranteed securities.”
[2]
Le premier prêt remonte à 1947.
[3]
Selon, le rapport de la Commission sur les grands barrages,
60 à 80 millions de personnes ont été déplacées
suite à la construction des grands barrages. Dans un
grand nombre de cas, les droits de ces personnes en termes d’indemnisation
et de réinstallation n’ont pas été
respectés.
[4]
Selon le rapport de la Commission sur les industries extractives
rendu public en décembre 2003, une grande partie des
projets financés par la Banque mondiale ont eu des effets
négatifs pour les populations et les pays concernés.
[5]
Dans l’Article 1er de la Convention intitulé «
Définitions et champ d’application », Section
1, les institutions spécialisées qui sont nommément
citées sont les suivantes : l’Organisation internationale
du travail ; l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation
et l’agriculture ; l’Organisation des Nations unies
pour l’éducation, la science et la culture ; l’Organisation
de l’aviation civile internationale ; le Fonds monétaire
international ; la Banque internationale pour la reconstruction
et la mise en valeur ; l’Organisation mondiale de la santé
; l’Union postale universelle ; l’Union internationale
des télécommunications.
par Éric Toussaint
source: http://www.cadtm.org
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